Jean-Michel JAMME & Bernard VIGNA

1984 - Le gardien de la paix Jean-Michel Jamme est abattu dans les étages de l'immeuble où il garde l'entrée du domicile de Chapour Bakhtiar. Il avait 23 ans.
A la fin des années 1970, Shapour Bakhtiar, dernier premier ministre du Chah d'Iran, organise le Mouvement national de la résistance iranienne pour lutter contre la mouvance islamiste radicale menée par l'ayatollah Khomeini, alors sur le point de renverser le régime. En septembre 1979, le tribunal islamique le condamne à mort, arguant que chacun peut exécuter le "jugement de Dieu" même hors du champ juridique. Bakhtiar se réfugie en France, et son domicile placé sous surveillance constante.

Vendredi 18 Juillet 1980. Quatre gardiens de la paix affectés à la Compagnie départementale d'intervention des Hauts de Seine sont chargés de garder et surveiller le domicile de Shapour Bakhtiar, dans les appartements de sa fille situés au 101 Boulevard Bineau à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine).

Vers 8h30, trois prétendus journalistes de "l'Humanité" équipés du matériel équivoque et de fausses cartes de presse, débarquent d'une Peugeot 305 et engagent la discussion avec les deux policiers de faction à l'entrée de la résidence : Philippe Jourdain, vingt-cinq ans et Bernard Vigna, vingt-deux ans.
Victime de menaces depuis un an, Bakhtiar reçoit néanmoins des journalistes et des personnalités. Pure routine. Le gardien Vigna accompagne ces personnes jusqu'à l'entrée de la résidence et prévient par interphone ses deux collègues à l'étage : Georges Marty, et Jean-Michel Jamme, vingt-trois ans tous les deux.

Le seul journaliste qui s'exprime parfaitement en français prétexte une claustrophobie et indique qu'il préfère emprunter les escaliers. De là, les terroristes abandonnent leurs matériels de journalistes et sortent des pistolets Beretta munis de silencieux.

Pris d'un doute, le gardien Vigna les hèle à nouveau dans les escaliers car les visites ne commencent jamais avant 9h. Surpris dans leurs préparatifs, les terroristes ne laissent aucune chance au jeune policier qui les rejoint et l'exécutent froidement. Touché au larynx, aux poumons et à la colonne vertébrale, ils le laissent pour mort. Tout s'accélère. Les terroristes se ruent au quatrième étage ; ils tuent le gardien Jamme et blesse grièvement le gardien Marty à la tête.

Certainement désorientés, les tueurs sonnent chez la voisine de palier, Yvonne Stein, quarante-cinq ans. Elle est abattue sur le champ alors qu'elle ouvre. Viviane Stein, sa soeur âgée de trente-sept ans, est grièvement blessée au bras et au cou. Constatant leur erreur, les assassins s'en retournent cette fois-ci face à la bonne porte qui a la particularité d'être blindée. Incapables de pénétrer dans l'appartement, les terroristes subtilisent le pistolet mitrailleur des policiers et tirent à sept reprises dans la porte, en vain.

Le gardien de la paix Bernard Vigna est frappé de plusieurs balles le jour de l'attentat. Il décède presque trente ans après les faits des suites de ses graves blessures, paralysé sur un fauteuil roulant.

Paris Match 1627 - 8/1980 - Philippe Jourdain
(à gauche) vient d'abattre l'un des terroristes.
C'est un passant qui prend la photo sur le vif.
Ces tirs et les appels au secours alertent inévitablement le gardien Jourdain, qui doit réaliser la gravité de la situation. Il se rend dans le hall de l'immeuble et constate avec horreur que son équipier agonise dans les escaliers. Il demande du renfort par son poste émetteur et reprend position à l'extérieur.

Les terroristes prennent la fuite et remarquent sa présence. Échange de coups de feu, le jeune policier arme son pistolet mitrailleur au coup par coup et parvient à blesser l'un des agresseurs au bras et à l'abdomen, puis à tenir en respect les autres en tirant au sol.

Alerté par radio dans son véhicule de service, le commissaire principal Jean Reille en poste à Courbevoie se rue sur les lieux et tous deux parviennent à figer la situation.

Confiés à la brigade criminelle, les terroristes se montrent très prolixes : deux autres membres du commando sont interpellés dans un appartement relais situé Rue Toullier, dans le 5ème arrondissement de Paris.

Le soir même, l'attentat est revendiqué sur Radio Téhéran par les Gardiens de la révolution islamique. L'instigateur de ce crime est Anis Naccache, trente-deux ans, libanais pro-iranien converti au chiisme maîtrisant parfaitement le français. Cet architecte ayant fréquenté la faculté de Beyrouth s'est engagé très tôt dans le combat politique pro-palestinien. Medhi Nejad Tabrizi, vingt-trois ans, iranien et Fawzi Mohamed El Satari, vingt-quatre ans, palestinien, l'ont accompagné jusqu'au domicile de Bakhtiar. Salah Eddine El Kaara, vingt-cinq ans, libanais, et Mohammad Jawad Jenab, vingt-cinq ans, iranien, sont restés en extérieur pour couvrir l'opération.

10 Septembre 1980. Au Palais de L'Elysée, Valéry Giscard d'Estaing décore de la légion d'honneur le gardien de la paix Philippe Jourdain. Il est nommé brigadier de police à titre honoraire. L'allocution est disponible à la lecture ici.

10 Mars 1982. La cour d'assises des Hauts de Seine condamne quatre des terroristes à la réclusion criminelle à perpétuité, et à vingt ans pour Jenab. Cependant dans les rangs de la police, on se remémore l'attentat de 1978 qui a coûté la vie à l'inspecteur Jacques Capela, et on craint une nouvelle injustice. L'escalade du terrorisme en France au milieu des années 80 encouragera effectivement les négociations.

27 Juillet 1990. Tous les membres du commando d'Anis Naccache sont graciés par le président de la République française dans le cadre d’une négociation entre la France et l’Iran. Dans cette perspective, l'avocat d'Anis Naccache avait suggéré de dédommager à hauteur de 4 millions de francs les familles des victimes en échange de sa libération. La moitié de cette somme revenant au gardien de la paix Bernard Vigna. Ce dernier a refusé catégoriquement cet argent sale, selon ses propres déclarations.

15 Novembre 1990. Promu officier de paix à titre honoraire, Bernard Vigna est également promu dans l'ordre national du mérite, dix ans après les faits.

6 Août 1991. Shapour Bakhtiar est finalement assassiné à son domicile de Suresnes, égorgé avec une rare barbarie par un commando venu tout droit de Téhéran.

5 Février 2008. Après des années de souffrances physiques passées le plus souvent dans la solitude d'une cité HLM et dans son fauteuil roulant, Bernard Vigna s'éteint à son tour, des suites des blessures qu'il a reçu cette dramatique journée de l'été 1980. Il est alors âgé de 51 ans. Rendons hommage à ces hommes, qu'ils ne tombent pas dans l'oubli.


Sources et références :
Article Le Monde du 29/07/1990 - Dix années d'un poker menteur...
Moi Iranien espion de la CIA et du Mossad Par Djahanshah Bakhtiar

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